Le saviez-vous #1

Le nom linguistique apparaît en Allemagne à la fin du 18e siècle et se diffuse en Europe et aux États-Unis, dans les milieux savants, au cours de la première moitié du 19e siècle.

Dans quelles langues et quand précisément ?

En allemand, d’abord (Moldenhauer 1957): Linguistik est attesté dès 1777 dans un guide de recherche bibliographique (Denis, 1795 [1777]), et on le trouve dès le titre de l’unique livraison – parue en 1808, huit ans avant la publication du Conjugationssystem de Franz Bopp – d’une revue co-dirigée par l’écrivain Friedrich Justin Bertuch et le théologien et orientaliste Johann Severin Vater, l’Allgemeines Archiv für Ethnographie und Linguistik. Le mot apparaît ensuite dans la traduction française du titre de cette revue par Gabriel Henry (1812, vol. 2, p. 96) : Archives d’Ethnographie et de Linguistique (Auroux 1987, p. 450). En anglais, enfin, James Turner (2014, p. 146) signale que William Whewell (1840, p. cxiv) propose d’appeler Linguistic la science du langage, conformément à l’usage des « meilleurs auteurs allemands, par exemple W. von Humboldt ». Peu de temps auparavant, linguistics avait été suggéré comme une alternative à Comparative Philology par l’américaniste John Pickering (1839, p. 271) qui, en l’occurrence, suivait peut-être son collègue Peter Stephen Du Ponceau. Du Ponceau renvoie lui aussi à ce modèle en parlant de « la Philologie comparée, que les Allemands appellent Linguistique et dont l’étude est si récente qu’elle n’a pas encore de nom parmi la plus part (sic) des nations de l’Europe » (1826, p. 1; cité par Pierre Swiggers 1991, p. 347). La même année 1826, Adriano Balbi, comparant les mérites de philologie ethnographique et de linguistique, donne la préséance à ce dernier terme, « dénomination plus juste » qu’on doit, dit-il, aux Allemands (cité par le Trésor de la langue française, art. Linguistique).

Le mot linguiste est quant à lui beaucoup plus ancien. En anglais, il est attesté dès 1591 (art. Linguist du New English Dictionary) et, en allemand, on le trouve dans le manuel de Sebastian Helber (1593). D’après le Dictionnaire étymologique de la langue française de Walther von Wartburg et Oscar Bloch, il est attesté en français depuis 1632. Son sens est initialement peu spécialisé et désigne indifféremment le polyglotte, l’interprète, le philologue, etc., voire, plus généralement « l’amateur de langues » (Kheil, 1614, p. 24). Dans un contexte discursif différent, émerge au début du 17e siècle un emploi plus technique – le linguiste est alors celui qui recueille ou produit des connaissances sur les langues –, par exemple chez William Camden lors d’une comparaison des langues d’Europe (1605, p. 26-29), sans jamais effacer les emplois les plus anciens. Certaines langues d’Europe, comme le néerlandais, le hongrois ou le polonais, lui ont par ailleurs préféré jusqu’à aujourd’hui un mot construit en langue vernaculaire et ne l’ont introduit que tout récemment, par emprunt probable à l’anglais.

Avec quelle signification ?

Dès les premières attestations connues, Linguistik est en revanche employé avec une acception moderne, c’est-à-dire pour désigner, non la simple connaissance des langues, mais leur étude systématique. La formation du mot revient à inscrire la discipline ainsi nommée dans une série, celle de disciplines scientifiques déjà constituées : Mechanik/Mécanique/Mechanics ou, pour prendre l’exemple donné par Whewell (op. cit.), Optik/Optique/Optics. Sous cet aspect, la linguistique est conçue au début du 19e siècle comme une science empirique et descriptive, distincte à la fois de la grammaire (générale ou philosophique) – savoir déjà ancien, réputé spéculatif, fondé sur un parallélisme avec la logique – et de la philologie, notamment en tant que celle-ci est non-comparative et « classiciste ». Selon Vater, elle étudie « les particularités des différentes langues qu’elle classifie (…) et en déduit leur origine et leur parenté » (présentation de sa revue). Deux choses méritent ici d’être signalées. D’une part, ce projet « linguistique » ne se développait pas de manière isolée, il a correspondu au transfert de modèles taxinomiques issus de l’histoire naturelle à la classification des peuples et des langues, ce qui explique qu’au 19e siècle linguistique ait tendu à désigner plus spécifiquement la grammaire historique et comparée. D’autre part, la mention explicite d’un linguistisches Publikum (Al. v. Humboldt, in Bertuch et Vater, 1808, p. 363) atteste de l’émergence simultanée d’une communauté disciplinaire consciente de son identité. Au siècle suivant, l’introduction des mots linguiste et linguistique dans de nombreuses langues qui disposent de mots autochtones signale qu’une autre étape est franchie : celle d’une institutionnalisation et d’une professionnalisation généralisées de la discipline, sur la base d’un même modèle académique (de recherche et d’enseignement) que la cité scientifique considère comme l’une des conditions de création d’un espace de discussion théorique commun.

En France, le mot linguistique fait assez vite son entrée dans les dictionnaires, celui de Pierre-Claude-Victor Boiste (1834), puis celui de l’Académie (1835) où il est ainsi défini : « étude des principes et des rapports des langues, science de la grammaire générale appliquée aux diverses langues. Depuis quelques années, la linguistique a fait de grands progrès. » Grammaire et linguistique continuent de servir parallèlement tout au long du 19e siècle, parfois mutatis mutandis (on parle alors indifféremment de Grammaire comparée ou de Linguistique comparative), mais les deux mots sont à leur tour concurrencés par les expressions Sprachwissenschaft (aujourd’hui plus fréquemment utilisée que Linguistik dans les pays de langue allemande) et science du langage, employée au singulier au 19e siècle, puis au pluriel à la fin du 20e siècle : les sciences du langage fédèrent alors la linguistique (descriptive et générale) et ses disciplines connexes ou auxiliaires : la socio- (ou l’ethno)linguistique, la psycholinguistique et la neurolinguistique (l’aphasiologie, prolongée par des techniques modernes comme l’imagerie cérébrale), le traitement automatique des langues, la didactique des langues, l’analyse du discours, etc. En anglais, linguistics l’emporte encore largement de nos jours sur science(s) of language ou language science(s) ou bien le déjà ancien science of languages. En italien, à côté de linguistica, glottologia – bien qu’un peu vieilli – est toujours en usage. En espagnol, c’est lingüística qui domine.

Jean-Michel Fortis, Didier Samain, Dan Savatovsky

Références

Allgemeines Archiv für Ethnographie und Linguistik. 1808. Friedrich J. Bertuch & Johann S. Vater Hrsg. Weimar : Verl. des Landes-Industrie-Comptoirs. [la section consacrée à la linguistique, pp. 259 à 354, comporte deux études, l’une de l’explorateur et zoologiste M. H. C. (von) Lichtenstein sur les langues d’Afrique australe, l’autre de J. S. Vater intitulée : « Échantillons de langues américaines avec une vue d’ensemble sur leur structure dans des notes grammaticales… »]. [en ligne :  https://books.google.bj/books?id=tegqAAAAYAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false ].

Auroux, Sylvain. 1987. « The First Uses of the French Word ‘linguistique’ (1812-1880) », in H. Aaarsleff, H. J. Niederehe & L. Kelly (eds), Papers in the History of the Linguistics(IChoLS III). Amsterdam : J. Benjamins, pp. 447-459.

Balbi, Adriano. 1826. Atlas ethnographique du globe ou classification des peuples anciens et modernes d’après leur langue. Tome I. Paris, Rey et Gravier. [en ligne : https://numelyo.bm-lyon.fr/f_view/BML:BML_00GOO0100137001100176093/IMG00000013# ].

Camden, William. 1605. Remaines of a Greater Worke, Concerning Britaine, the Inhabitants thereof, their Languages, Names, Surnames, Empreses, Wise Speeches, Poësies, and Epitaphes. London: Waterson. [en ligne : https://books.google.fr/books/about/Remaines_of_a_Greater_Work_Concerning_Br.html?id=aogyAQAAMAAJ&redir_esc=y  ]

Denis, Michael. 1795 [1777]. Einleitung in die Bücherkunde. Wien : Trattner. [en ligne : https://books.google.fr/books/about/Einleitung_in_die_B%C3%BCcherkunde.html?id=66ZeAAAAcAAJ&redir_esc=y ].

Du Ponceau, Peter Stephen. 1826. Essai de solution du problème philologique proposé en l’année 1823 par la Commission de l’Institut Royal de France chargée de la disposition du legs de M. le Comte de Volney. Ms.

Helber, Sebastian. 1593. Teutsches Syllabierbuchlein. Freiburg : Abraham Gemperlein.

Henry, Gabriel. 1812. Histoire de la langue françoise. 2 vol. Paris : Leblanc. [en ligne : https://books.google.fr/books?id=DMvoE0BxhYcC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false ].

Kheil, Matthias. 1614. Patientia Hiobi, Die geduldige Jobbe. Liegnitz: Schneider.

Moldenhauer, Gerhard. 1957. « Notas sobre la origen y la propagación de la palabra linguistique (>lingüística) y términos equivalentes », Anales del Instituto de Lingüística de la Universidad de Cuyo 6, pp. 430-440.

Pickering, John. 1839. « Du Ponceau on the Chinese System of Writing ». The North American Review, vol. 48, pp. 271-310.

Swiggers, Pierre. 1991. « Philologists Meet Algonquian: Du Ponceau and Pickering on Eliot’s Grammar », in W. Cowan (ed.), Papers of the Twenty-Second Algonquian Conference.  Ottawa: Carleton University, pp. 346-358. [en ligne : https://ojs.library.carleton.ca/index.php/ALGQP/article/view/1066 ].

Turner, James. 2014. Philology. The Forgotten Origins of the Modern Humanities. Princeton & Oxford: Princeton University Press.

Whewell, William. 1840. Philosophy of the Inductive Sciences Founded upon their History. Vol. I. London: J. W. Parker. [en ligne : https://books.google.fr/books/about/The_Philosophy_of_the_Inductive_Sciences.html?id=Fe8TAAAAQAAJ&redir_esc=y ].

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