Le saviez-vous #18

Savez-vous quand on peut parler de terminologie ?

Un savoir organisé s’accompagne normalement de supports sémiotiques, langagiers ou non. Sans doute le degré de contrôle lexical varie-t-il selon les domaines (dans l’Europe médiévale, les exigences diffèrent par exemple entre le trivium et les arts mécaniques), mais cet accompagnement lexical des activités scientifiques ou techniques, ponctué d’attitudes métadiscursives, semble assez universel1. En ce qui concerne le trivium médiéval, la grammaire et les parties du discours sont en l’occurrence une illustration typique de mise en ordre systématique d’un champ, associée à une terminologie, ou une proto-terminologie (voir Colombat & Lahaussois 2019).

Dans cette acception large, socio-anthropologique, d’accompagnement langagier conscient, une forme d’activité terminologique se révèle donc une composante ordinaire, voire constitutive, de tout savoir. Le seuil terminologique peut dans ces conditions être considéré comme atteint lorsque les désignations commencent à être recensées et régulées. Outre leur volonté d’exhaustivité, les grandes nomenclatures du tournant des 18e et 19e siècles2 présentent toutefois des traits propres, et un degré supplémentaire de réflexivité, qui les distinguent des taxinomies antérieures. Aussi bien le système de Lavoisier que la nomenclature binominale de Linné et Candolle attribuaient en effet au lexique une fonction nouvelle, celle d’exprimer par sa structure même l’ordre taxinomique adopté. Cette généralisation de la systématique aux réalités naturelles était en soi une nouveauté, et ces cas en quelque sorte maximaux de normalisation et de motivation du lexique étaient sans doute plus difficilement transférables à l’ensemble des champs du savoir. Quoi qu’il en soit, cette seconde acception, plus contraignante, de l’activité terminologique est devenue celle de la systématique scientifique, comme en atteste le fait que les premiers congrès de nomenclature scientifique, et bientôt de nomenclature technique, se sont tenus dans les décennies qui suivirent. De ce point de vue, l’œuvre, un siècle après Linné et Candolle, d’Eugen Wüster (1898-1977), considéré comme le père de la terminologie au sens moderne, a témoigné d’une ambition assez voisine, appliquée cette fois aux objets industriels dans un contexte de normalisation (voir Candel, Samain & Savatovsky 2023). Cette terminologie présente indiscutablement une dimension linguistique, notamment chez Wüster, qui a initialement songé à attribuer à l’espéranto le rôle tenu par le latin dans les nomenclatures scientifiques, mais on observe donc que la langue n’y assure, du moins dans ses premiers travaux, qu’un rôle essentiellement instrumental, dès lors que l’organisation des objets du monde reste tout à la fois le point de départ et l’objectif final. En fait comme en droit, la notion prime sur l’appellation et la perspective est donc onomasiologique par définition. Par ailleurs, comme durant la phase précédente, les acteurs de la terminologie sont des spécialistes du domaine, non des spécialistes du langage.

Helleborus Niger in
Otto Brunfels. 1537. Herbarium vivae eicones Oth. Brunfelsii. Tomis Tribus, Exacto tandem studio, opera & ingenio, candidatis Medicinicae Simplicis absolutum. 30.

Toutefois, dans deux lettres qu’il adresse vers la fin de sa vie à Franz de Clavé3, Wüster distingue en substance trois sens du mot terminologie. Celui-ci désigne selon lui, soit un ensemble de mots et d’expressions relevant d’un domaine de spécialité, une définition qui assimile les terminologies à des lexiques spécialisés, c’est-à-dire à des sous-ensembles du lexique général ; soit la pratique consistant à construire ce lexique spécialisé ; soit la discipline qui théorise les pratiques terminologiques. Si la deuxième acception réintroduit la systématique évoquée précédemment, les deux autres définitions sont le signe d’un changement. Quoique son empan corresponde à celui de l’activité terminologique primitive évoquée plus haut, la première acception introduit en effet une perspective lexicologique, qui restait purement instrumentale en systématique, tandis que la troisième confère à la terminologie un statut de savoir autonome, plus théorique. – Wüster parle à cette occasion de Terminologielehre (imparfaitement traduit par « théorie de la terminologie »), ou de Grundbegriffe der Sprachgestaltung (lit. « concepts fondamentaux de l’aménagement linguistique »)4. Un mouvement de bascule s’opère donc ici, tout à la fois parce que terminologie cesse de désigner uniquement une nomenclature, fût-elle nomenclature rationnelle, et désigne désormais aussi un savoir sui generis, et parce que cette autonomisation accorde de facto une place plus centrale à la réalité langagière. Nous pouvons donc y voir une troisième étape réflexive dans l’histoire des pratiques de dénomination scientifique et technique, faisant suite à la proto-terminologie et à la nomenclature scientifique. Cette évolution en trois temps affleure du reste dans les acceptions du mot terminologie lui-même, telles que les ont rapidement recensées les dictionnaires. Quelle que soit leur langue, ces derniers hésitent sur la date d’apparition du mot. – Associant une racine de latin médiéval et une racine grecque, elle est forcément assez tardive et il ne semble guère présent dans les dictionnaires du 18e siècle. – Il apparaît en revanche dans ceux du siècle suivant qui mentionnent, simultanément à des emplois simplement domaniaux, le sens de « vocabulaire propre à une science », sans que son caractère systématique ne soit pour autant souligné. À partir de la deuxième moitié du vingtième siècle, le sens de « discipline ayant pour objet l’étude théorique des dénominations » est à son tour signalé.

Dans cette « nouvelle » terminologie, l’élément décisif est toutefois la place prépondérante qu’y tiennent l’aménagement linguistique et, de plus en plus, les faits langagiers en eux-mêmes. Entre sa thèse de 1931 consacrée au vocabulaire électro-technique et son œuvre ultérieure, on observe que, chez Wüster, la langue est progressivement devenue davantage qu’un simple outil taxinomique. En évoquant dans un texte tardif, en référence explicite à Weisgerber, das Worten der Welt (lit. « la mise en mots du monde »), ce dernier lui attribue cette fois un rôle cognitif quasi humboldtien, lequel était absent des nomenclatures scientifiques. Ce rôle, dans l’inlassable activité taxinomique et normalisatrice de Wüster, ne fut jamais exclusif5, mais force est de constater qu’après lui l’activité terminologique est devenue une affaire de linguistes et non plus de spécialistes d’un domaine.

Cette évolution, encore en cours actuellement, mérite d’être considérée comme une quatrième époque terminologique. Elle a eu plusieurs conséquences. La première est, trivialement, une inversion des perspectives, puisque les linguistes ont affaire à des unités langagières et non à des concepts. Mais il faut y ajouter, corollairement, un élargissement considérable du champ, et peut-être aussi une part de malentendu. L’approche linguistique de la terminologie est tout à la fois normative et descriptive, et correspond en cela aux deux dimensions de Soll-Norm et Ist-Norm6 identifiées par Wüster (1991[1979] : 107), mais elle est aussi sémasiologique autant et davantage qu’onomasiologique. Et surtout, lorsqu’ils analysent des corpus en langage de spécialité, les linguistes ont affaire à des realia langagiers, qui ne sont pas seulement des mots, mais aussi des phrasèmes, voire des rites discursifs. Il est en outre illusoire d’espérer « capturer » des termes en analyse de corpus si l’on fait abstraction du domaine et des types de discours dans lesquels ils apparaissent, des conditions sociologiques de leur émission, etc. Cela conduit naturellement à une multiplication de sous-disciplines : socioterminologie, terminologie culturelle, terminologie textuelle, et cette liste n’est pas close (voir Faber & L’Homme 2022).

Cette approche langagière et empirique des faits terminologiques amène concrètement à remettre en question la distinction qui avait implicitement conditionné la constitution des grandes nomenclatures scientifiques, celle entre mots techniques et terminologie proprement dite. De manière imprévue, quoiqu’avec de tout autres outils, la notion de langue de spécialité reconduit ainsi l’activité terminologique à sa forme primitive, anthropologique et sociale, évoquée au départ. Cette assimilation tendancielle entre terminologie et langue de spécialité fait en outre apparaître des problématiques par définition absentes des nomenclatures scientifiques, et au mieux marginales dans la terminologie wüstérienne. On songera par exemple à l’introduction dans la langue commune de mots ou d’expressions issus du langage spécialisé (covid, pandémie, etc.). Une fois extraits du système conceptuel qui leur a donné naissance, ces mots et expressions sont-ils encore des termes ou faut-il en conclure qu’ils ont subi une « déterminologisation » ? On voit immédiatement que la réponse dépend de l’acception plus ou moins étroite donnée aux notions mêmes de terme et de terminologie. Plus généralement, si on s’obstine à lui donner une dimension ontologique, la question : « qu’est-ce qu’un terme ? », parfois posée par les terminologues eux-mêmes, a tout d’une aporie. Comme on vient de le voir, une rétrospective historique, même très sommaire, suffit en effet à montrer que cette notion a agrégé diverses pratiques cognitives et sociales et des champs disciplinaires qui ont varié au fil du temps. Cette variation n’est toutefois pas sans limite, ce dont témoigne du reste la notion de déterminologisation, qui en indique la frontière virtuelle. Il semble en effet que, malgré leur diversité dans le temps et l’espace, ces pratiques ont partagé deux caractéristiques : une relation étroite avec les savoirs spécialisés, y compris ceux des arts mécaniques, d’une part, un degré de réflexivité plus fort que dans le langage spontané d’autre part.

Didier Samain
10 avril 2024


  1. Les interventions de Joëlle Ducos et de Dinah Ribbard au colloque de terminologie diachronique tenu à Lyon en décembre 2023 en ont fourni des exemples d’autant plus intéressants qu’ils concernaient des périodes assez anciennes et des savoirs extérieurs au champ académique de leur époque. (Colloque international Terminologie diachronique : un bilan, des perspectives. Université Lumière-Lyon 2. 30.11-01.12.2023. Actes à paraître.) ↩︎
  2. On songera notamment à la Flore française de Lamarck, à la Méthode de nomenclature chimique (Guyton-Morveau, Lavoisier & alii), au Systema naturae de Linné, et au monumental Prodromus systematis naturalis regni vegetabilis (Candolle & alii). ↩︎
  3. 1972, cité par Candel (2022 : 53-54). ↩︎
  4. Lettre à Dressler, 1973, cité par Candel (2022 : 54). ↩︎
  5. Wüster fut par exemple à l’origine de la classification décimale universelle. Sur les multiples activités de Wüster : Humbley (2002 : 15-35). « Wüster was important, not just as a linguist, but as someone who got things done » (ibid.: 19). ↩︎
  6. Norme prescriptive et norme descriptive (littéralement : « norme-doit » et « norme-est ».) Voir Candel
    (2004 : 27). ↩︎

Références

Candel, Danielle. 2004. Wüster par lui-même. Des fondements théoriques de la terminologie, éd. par Colette Cortès. Cahiers du C.I.E.L. 15-31.

Candel, Danielle. 2022. General Principles of Wüster’s General Theory of Terminology. Theoretical Perspectives on Terminology. Explaining terms, concepts and specialized knowledge, éd. par Pamela Faber & Marie-Claude L’Homme. Amsterdam & Philadelphie : John Benjamins Publishing Company. 37-59.

Candel, Danielle, Didier Samain & Dan Savatovsky, dir. 2023. Eugen Wüster et la terminologie de l’École de Vienne. Paris : SHESL (HEL Livres, 2). DOI : 10.5281/zenodo.7503185

Candolle, Augustin Pyrame de, Alphone Pyrame de Candolle & alii. 1824-1874. Prodromus systematis naturalis regni vegetabilis. Paris : Treuttel & Würtz.

Colombat, Bernard & Aimée Lahaussois, éd. 2019. Histoire des parties du discours. Louvain : Peeters.

Faber, Pamela & Marie-Claude L’Homme. 2022. Theoretical Perspectives on Terminology. Explaining terms, concepts and specialized knowledge. Amsterdam & Philadelphie : John Benjamins Publishing Company.

Guyton-Morveau, Louis-Bernard, Antoine Lavoisier, Claude-Louis Berthollet, Antoine-François Fourcroy, Jean Henri Hassenfratz, Pierre Auguste Adet. 1787. Méthode de nomenclature chimique. Paris : Cuchet.

Humbley, John. 2022. The reception of Wüster’s General Theory of Terminology. Theoretical Perspectives on Terminology. Explaining terms, concepts and specialized knowledge, éd. par Pamela Faber & Marie-Claude L’Homme. Amsterdam & Philadelphie : John Benjamins Publishing Company. 15-35.

Lamarck, Jean-Baptiste. 1778 [1ère éd.]. Flore françoise ou description succincte de toutes les plantes qui croissent actuellement en France. Paris : Imprimerie Nationale.

Linné, Carl von. 1735 [1ère éd.]. Systema naturae, sive regna tria naturae systematice proposita per classes, ordines, genera, & species. Leiden : Haak.

Wüster, Eugen. 1970 [1931]. Internationale Sprachnormung in der Technik. Besonders in der Elektrotechnik (Die nationale Sprachnormung in der Technik). Dritte, abermals ergänzte Auflage. Bonn : Bouvier.

Wüster, Eugen. 1991 [1979]. Einführung in die allgemeine Terminologielehre und terminologische Lexikographie. 3e éd., avant-propos de Richard Baum. Bonn : Romanistischer Verlag.

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