Le saviez-vous #20

Saviez-vous qu’en France la terminologie est aussi une affaire d’État ?

Saviez-vous que, depuis près de soixante ans, la langue française des sciences et des techniques est enrichie dans le cadre d’un processus gouvernemental officiel bien défini ? Saviez-vous qu’il existe, pour la langue française, une terminologie et une néologie officielles, par décret au Journal officiel ? Et que ces publications au J.O., année après année, rendent obligatoire, dans tous les textes officiels, l’usage des termes prescrits ? Il se trouve qu’en France, la terminologie, l’innovation terminologique, c’est aussi une affaire d’État.

Furetière, par son Dictionnaire Universel (1690), d’Alembert et Diderot, par l’Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1772), ou l’Académie française, par son Dictionnaire (1e éd. 1694, 9e éd. en cours en 2024), dont l’achèvement de la neuvième édition est encore à venir, ont contribué à nous informer sur la langue officiellement « correcte » dans les domaines des sciences et des techniques.

Dans ces dernières décennies, on note que des dictionnaires de langue générale tels le Trésor de la langue française (TLF, 1971-1994) ou le Petit Robert de la langue française (2017) citent ici et là les consignes issues des travaux officiels de terminologie et publiées au Journal officiel. On montrera, plus bas, que le Dictionnaire de l’Académie lui-même, dans la présentation de sa 9e édition en cours, est en train de subir ce qui peut paraître comme une véritable révolution. Et ce d’autant plus que, dans la Préface à la neuvième édition, datée de 1986 (et publiée dans 1er volume de cette 9e édition, paru en 1994), le Secrétaire perpétuel annonçait :

Nous ne donnons entrée, parmi les termes techniques, qu’à ceux qui, du langage du spécialiste, sont passés par nécessité dans le langage courant, et peuvent donc être tenus pour réellement usuels. (Maurice Druon, 1986 : XII)

Ce qui ne laissait guère augurer de terminologie scientifique ou technique dans le Dictionnaire de l’Académie. Et pourtant nous notons, dans ce même ouvrage mais dans l’Avertissement daté de 1992, soit six ans plus tard :

Et comment, d’autre part, n’aurions-nous pas considéré la nécessité immédiate où se trouve notre langue de répondre, par la création de mots nouveaux, aux besoins toujours croissants des sciences et des techniques ? (Maurice Druon, 1992 : XVI)

Et la formule est peut-être encore modulée par celle-ci, à la même page :

L’Académie, parallèlement, n’a pas cru devoir écarter des termes et acceptions qui, étant d’usage dans des professions de plus en plus nombreuses, entrent rapidement dans l’usage tout court (ibid. : XVI]

Voici un rapide historique concernant les activités officielles d’intervention sur la langue française, notamment sur le français scientifique et technique. C’est en 1966 que le Premier ministre crée le « Haut comité pour la défense et l’expansion de la langue française », qui devient « Haut comité pour la langue française ». Ce dernier est remplacé en 1984 par un « Commissariat général » et un « Comité consultatif de la langue française », qui sont mis à la disposition du ministère chargé de la francophonie en 1986. En 1989 sont installés, par décret, un « Conseil supérieur de la langue française », CSLF, qui est un organe de réflexion, de conseil et d’évaluation, présidé par le Premier ministre, et la « Délégation générale à la langue française », DGLF, qui est officiellement rattachée au ministère chargé de la culture en 1996. La Délégation générale à la langue française devient en 2001 « Délégation générale à la langue française et aux langues de France » (afin de marquer la reconnaissance par l’État de la diversité linguistique du pays), DGLFLF. Placée sous l’autorité du ministre chargé de la culture, la DGLFLF coordonne l’ensemble du travail des commissions de terminologie et de néologie, elle établit la liaison avec l’Académie française et publie ses conclusions, elle veille à la diffusion, à l’emploi et à l’enrichissement de la langue française.

Par l’ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539, le français était déclaré langue officielle par François 1er. Dans la présente contribution, c’est un français scientifique et technique officiel « actualisé » qui est mis en lumière, et qui atteste le résultat d’activités et d’expertises terminologiques.

Voici quelques exemples de termes publiés, à grand succès, parmi les quelque 8500 termes officialisés à ce jour. Le premier de ces termes, logiciel, fut, il faut le rappeler, une magnifique proposition et innovation du président de la Commission de terminologie de l’informatique en 1981 en remplacement de software :

Journal officiel du 22/09/2000
logiciel, n.m.
Domaine : INFORMATIQUE
Définition : Ensemble des programmes, procédés et règles, et éventuellement de la documentation, relatifs au fonctionnement d’un ensemble de traitement de données. Équivalent étranger : software 
Source : révision de l’arrêté du 22 décembre 1981

Un autre grand succès des Commissions de terminologie fut la proposition de VTT, d’un usage devenu tellement fréquent de nos jours que, dans la base de données terminologiques, il a été délesté de sa définition :

Journal officiel du 22/09/2000
vélo tout-terrain
Abréviation : VTT
Domaine : CYCLE
Voir aussi : arrêt par braquage, bicross, site VTT, vélo à pneus surdimensionnés Équivalent étranger : mountain bike
Source : révision de l’arrêté du 18 décembre 1990 

Le troisième terme avait paru très important chez les spécialistes de la Santé :

Journal officiel du 24/10/2012
recherche translationnelle
Domaine : SCIENCES
Définition : Phase de la recherche assurant le passage de la recherche fondamentale à la recherche appliquée.

Note : La recherche translationnelle concerne notamment le passage de la recherche sur l’animal aux applications chez l’homme.
Équivalent étranger : translational research     

Une grande nouveauté est à souligner ici, et sans doute à saluer. Le Dictionnaire de l’Académie, nous l’annoncions plus haut, vient de s’ouvrir largement à un ensemble de données supplémentaires, qu’il intègre grâce aux innovations numériques introduites dans l’édition en cours, la 9e : on les doit au concepteur et chef de projet pour l’édition numérique du Dictionnaire de l’Académie française, en tant que chargé de mission auprès de l’Académie, Laurent Catach. Voici un exemple d’innovation : si l’on interroge le Dictionnaire à l’entrée « terminologie », on tombe sur un extrait de la 8e édition (1935) :

T. didactique. Ensemble des termes techniques d’une science ou d’un art

car la 9e édition est encore incomplète (elle se termine à « sommairement » [consultation du 11 juin 2024]). Mais on est aussitôt redirigé vers un « Voir aussi », qui propose un dossier « Terminologie et néologie » et des développements sur le dispositif de terminologie et de néologie actuel (il y est encore question de « Commission générale » et de « Commissions spécialisées » pourtant dénommées de nos jours « Commission d’enrichissement » et « Collèges de terminologie et de néologie », mais, peu importe, l’effort informatique déployé pour renseigner le lecteur est des plus appréciables).
On retient que l’institution chargée du processus d’enrichissement et de son bon fonctionnement est donc la Délégation générale à la langue française et aux langues de France. Les variations des usages sont analysées, l’évolution des activités ainsi que des mots et termes est prise en compte, les avis de partenaires francophones sont étudiés. Le développement du processus et sa gestion, en fonction des responsables gouvernementaux, des membres participants, et, naturellement, des domaines observés, méritent d’être soulignés.
Une telle activité dans ce secteur terminologique peut être élargie, elle peut servir aussi celle de la normalisation, et ce dans le cadre d’expertises de normes terminologiques, comme par exemple dans les travaux de l’Association française de normalisation (l’AFNOR), voire de l’Organisation internationale de normalisation (l’ISO), ce que certaines collaborations, au sein de ces instances, permettent déjà de faire. Le secteur d’étude est particulièrement riche. Nul doute que bien des recherches complémentaires pourront enrichir le lot de données disponibles sur le français scientifique et technique, son évolution, ses développements actuels et à venir. Les innovations numériques, impressionnantes par leur ampleur mais prudentes et raisonnées, telles celles déjà en usage, dans le cadre du Dictionnaire de l’Académie, nous semblent révolutionner quelque peu les usages auxquels nous étions habitués jusqu’ici. Elles sont naturellement à saluer et, s’il le fallait, à encourager.

Danielle Candel
12 juin 2024

Bibliographie

Catach, Laurent. 2023. Quelques considérations et retours d’expérience sur les éditions numériques du Dictionnaire de l’Académie française et du Dictionnaire de l’Académie nationale de médecine. Études de linguistique appliquée 2023/3 (N° 211). 283-296.

D’Alembert, Jean Le Rond, Denis Diderot. 1772. Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers.

Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, en cours.

Druon, Maurice. 1986. Dictionnaire de l’Académie française, Préface à la neuvième édition, Tome 1. 1-4.

Druon, Maurice. 1992. Dictionnaire de l’Académie française, Avertissement, Tome 1. 5-7.

FranceTerme. Base de données terminologiques de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, https://www.culture.fr

Furetière, Antoine. 1690. Dictionnaire universel.

Trésor de la langue française, TLF, Dictionnaire de la langue du 19e et du 20e siècle, CNRS, Klincksieck,  http://atilf.atilf.fr/tlf.htm

   

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