Le saviez-vous #3

Saviez-vous quelles langues sont écrites avec l’alphabet syriaque ?

L’alphabet syriaque, un abjad dérivé de l’alphabet phénicien, est également utilisé par les syriaques pour noter de nombreuses autres langues. Dès les débuts de la littérature en langue syriaque, la nécessité de transcrire les très nombreux emprunts du grec pousse vers l’adaptation du système orthographique syriaque à d’autres langues, mais c’est l’écriture de l’arabe qui donnera lieu à des adaptations plus stables et systématiques. En effet, l’alphabet syriaque est constitué de vingt-deux caractères, alors que l’écriture de l’arabe nécessite vingt-huit signes consonantiques. Les lettres syriaques sont ainsi pourvues de signes diacritiques additionnels, souvent écrits à l’encre rouge, pour noter les sons qui n’existent pas en syriaque.

(BnF Syr. 25, f. 317r, garšuni malayalam)

Le fait d’utiliser l’écriture syriaque pour d’autres langues reçoit, à une époque incertaine, le nom de garšuni ou karšuni (l’étymologie de ce mot n’est pas connue). Le cas le plus fréquent d’écriture garšuni est celui de l’arabe, qui est écrit en caractères syriaques, surtout dans les communautés syro-occidentales, à partir du XVe siècle. Tout en étant, dans ses premières phases, un simple système de transcription d’insertions alloglosses à l’intérieur de textes syriaques, le garšuni devient au fil des siècles un phénomène identitaire, caractérisant les chrétiens orientaux au sein d’autres communautés religieuses et linguistiques. Il est ainsi fréquent que des membres des églises syriaques correspondent en garšuni, tout en étant capables, si besoin en est, d’écrire en arabe. Une autre caractéristique intéressante du garšuni est qu’il enregistre souvent des variétés de moyen-arabe, avec des traits dialectaux et des variantes diatopiques et diastratiques. Le garšuni est souvent utilisé dans les colophons des manuscrits écrits en syriaque, en marquant ainsi l’altérité linguistique du copiste, par rapport au texte qu’il a copié. La première description de ce phénomène dans un texte occidental se trouve dans la grammaire syriaque écrite en latin par le maronite Georges Amira (Rome 1596). Sans utiliser le mot garšuni (ou son adaptation latine carsciunice), Amira considère le fait d’écrire l’arabe avec l’alphabet syriaque comme une stratégie des chrétiens orientaux pour que leurs écrits ne soient pas lus par les musulmans, une forme très rudimentaire de cryptographie, où seuls les chrétiens capables de lire l’écriture syriaque pourraient déchiffrer le texte en langue arabe. Amira explique aussi la ratio qui préside au système des correspondances graphiques, et à l’ajout des diacritiques.

A côté de l’arabe, le phénomène du garšuni s’étend, avec une systématicité variable, à beaucoup d’autres langues : grec, turc, persan, kurde, sogdien, arménien, dialectes néo-araméens, malayalam, le hongrois et même, à l’occasion, le latin et l’italien.

Début du Pater Noster en garšuni latin (Biblioteca Medicea Laurenziana, ms. Or. 409 f. 144v)

Bibliographie

Mengozzi, Alessandro. 2018 [2011]. “Garshuni”. In : Gorgias Encyclopedic Dictionary of the Syriac Heritage, edited by Sebastian P. Brock, Aaron M. Butts, George A. Kiraz and Lucas Van Rompay [en ligne : https://gedsh.bethmardutho.org/Garshuni, consulté le 19/10/2022].

Briquel Chatonnet, Françoise. 2015. “Un cas d’allographie : le garshuni”. In : Écriture et communication, dirigé par Dominique Briquel et Françoise Briquel Chatonnet. Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques. DOI : https://doi.org/10.4000/books.cths.1485 [en ligne : http://books.openedition.org/cths/1485, consulté le 19/10/2022].

Margherita Farina
19 octobre 2022

Le saviez-vous #3

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