Le saviez-vous #6

Saviez-vous qui était Jean-Pierre Brisset ?

L’œuvre de Jean-Pierre Brisset (1837-1919) peut être divisée en trois temps mais elle s’avère très cohérente dans son évolution puisque Brisset prétend rénover à la fois la linguistique naissante et la biologie.

Son premier opuscule, La Natation ou l’Art de nager appris seul en moins d’une heure (Paris, Garnier, 1870), a pour ambition d’apprendre, notamment aux soldats, la brasse ou « nage à la grenouille » : I, Y, I, Y, I, Y… Par rapport aux autres méthodes, celle-ci a la particularité de se pratiquer au sec et par la répétition des mouvements. Brisset l’accompagne d’une invention, la ceinture aérifère de natation à double réservoir compensateur à l’usage des deux sexes pour laquelle il dépose un brevet en 1871. Celle-ci permet d’aider les débuts dans l’eau. Il semble que son installation à Marseille comme maître-nageur ne se révèle pas lucrative. Aussi à l’Ecole normale d’Aix-en-Provence passe-t-il avec brio les examens qui lui permettent désormais d’enseigner. Auparavant militaire et prisonnier par deux fois, il a ainsi pu apprendre l’italien après avoir été blessé à Magenta puis l’allemand, déporté à Magdebourg après avoir été atteint à la tête par un éclat d’obus lors de la bataille de Sedan.

Après la maîtrise du geste, s’impose la maîtrise de la parole. Brisset devient précepteur à Magdebourg puis à Paris. Il rédige des grammaires normatives qu’il publie à compte d’auteur. Avec la Methode zur Erlernung der Französischen Sprache, Magdebourg (1874), l’apprentissage se fait par la répétition de structures en allemand et en français mêlées (comme procèdera la méthode assimil). Viennent ensuite La Grammaire logique, ou Théorie d’une nouvelle analyse mathématique résolvant les questions les plus difficiles… (1878, 48 p.) et La Grammaire logique, résolvant toutes les difficultés et faisant connaître par l’analyse de la parole la formation des langues et celle du genre humain (Paris, E. Leroux, 1883, 176 p.) Elles se présentent telles des grammaires normatives tout à fait dans l’esprit de ce temps qu’exigeait la scolarisation en cours. Mais ce sont Noël et Chapsal qui gagnent le marché d’état. Certaines analyses des faits de langue trahissent cependant des troubles psychotiques. La seconde partie du titre (« et faisant connaître par l’analyse de la parole la formation des langues et celle du genre humain ») laisse entendre qu’un troisième temps est venu.

Brisset n’est plus professeur. Il a passé un concours et il est devenu commissaire de surveillance administrative aux chemins de fer, nommé à l’une des gares d’Angers. Une révélation à ce moment entraîne la partie prophétique de l’œuvre, à savoir :

Le Mystère de Dieu est accompli, En gare d’Angers (Saint-Serge), l’auteur, 1890, 176 p.
La Grande Nouvelle, Paris, Chamuel, 1900.
La Science de Dieu ou La création de l’homme, Paris, Chamuel, 1900, 252 p.
Les Prophéties accomplies (Daniel et l’Apocalypse), Paris, E. Leroux, 1906, 299 p.
Les Origines humaines, 2e éd. de “La Science de Dieu” entièrement nouvelle, Angers, chez l’auteur, 1913, 244 p. 

Brisset y affirme que le latin, le grec ancien, le sanscrit, toutes les langues anciennes et tous les états de langue anciens sont des argots, comparables aux langues artificielles dont le volapuk alors fort à la mode. Voilà, convient-il, des codes tout simplement forgés pour oppresser le bas peuple et l’écarter des fonctions remarquables.

Seul vaut pour Brisset l’état de langue actuel. La langue y dissimule un double fonds. Il suffit pour l’ouvrir de découvrir la bonne clé : « la grande Loi de la parole ».

Le calembour est la solution. Si les deux syntagmes « les dents, la bouche » peuvent s’entendre « lait dans la bouche », « laid dans la bouche », « l’aide en la bouche », etc., « quoi ? » [kwa] = « coa » [koa]. Et le pronom interrogatif « quoi ? » de renvoyer à l’onomatopée « coa », le cri de la grenouille. La révélation tient dans la paronymie. La langue de surface, apparente, qui certes sert à la communication, permet si l’on adopte le protocole de l’holorime à répétition de retrouver la langue fondamentale. Une glose s’avère nécessaire : « Quoi ? » / « coa » renvoie à la question initiale, à ce cri d’étonnement et de souffrance qu’à l’aube de l’humanité poussent les grenouilles lorsqu’apparût un sexe à leur bas ventre parmi d’atroces douleurs. « Quoi ? coa ? Qu’est-ce que c’est ? Que sexe est ? Qu’est-ce que c’est ? Késekça ? » sexeclamèrent-elles.

Telle se trouve la démonstration de l’origine batracienne de l’homme. La grenouille, il est vrai, est un animal à métamorphose(s). De tétard (qui dit aussi « le jeune enfant ») elle se transforme en grenouille puis en homme. Pourcoa sinon les académiciens se vêtiraient-ils de vert ?

Les cinq publications consenties visent à établir cette évolution : celle-ci se caractérise plutôt d’obédience haeckellienne (soit par sauts). Brisset s’applique à décomposer les mots qui sont déjà une syntaxe afin de décrire les premiers temps de la vie des grenouilles en mutation. Afin d’instruire le monde, il expédie ses livres aux bibliothèques d’un peu partout. La Grande Nouvelle, elle, se présente sous la forme d’un journal ; elle a été tirée à 10.000 exemplaires et elle est distribuée gratuitement par des crieurs dans les rues de Paris le 1er janvier 1900.

Il faut attendre 1907 pour que Brisset soit cité de façon anonyme par Marcel Réja dans L’Art chez les fous. Le dessin, la prose, la poésie et surtout 1912. C’est alors que Jules Romains, alors inconnu, découvre chez un bouquiniste deux livres de Brisset ; il décide d’amener ces exemplaires chez Apollinaire où se rencontrent Max Jacob, Stefan Zweig, Marcel Duchamp et bien d’autres. Le cercle des unanimistes décide bientôt de faire élire Brisset « prince des penseurs », puisqu’existent déjà un prince des poètes, un prince des conteurs, divers prix littéraires et point de célébration de la philosophie. Ni Henri Bergson ni Emile Boutroux ne recueillent assez de suffrages. Aussi Brisset est-il fêté en grande pompe à Paris le 13 avril 1913, lui qui n’avait pas réussi autrefois à convaincre Ernest Renan, Louis Havet ou René Cagnat de lui faire attribuer une chaire au Collège de France.

La postérité est acquise. Elle passe aussi par une requalification du côté de la Littérature et les arts : une allusion de Blaise Cendrars illustré par Robert Delaunay, l’adoption par Max Jacob de vers holorimes illustrés par Pablo Picasso, de Robert Desnos initié par Marcel Duchamp déclarant qu’il n’est plus temps de lire Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé quand ont paru Raymond Roussel et Jean-Pierre Brisset. André Breton lui consacre un chapitre important de l’Anthologie de l’humour noir (1940) et les surréalistes, dont le peintre Simon Hantaï, y peuvent trouver un modèle d’écriture automatique et de poésie de l’inconscient. Michel Foucault préface la première réédition par Denis Roche (1970) ; Gilles Deleuze y fait référence dans son séminaire et Jacques Lacan le tait.

Marc Décimo
11 janvier 2023

Bibliographie

Brisset, Jean-Pierre. 2001. Œuvres complètes, Dijon : Les presses du réel. Collection L’écart absolu.

Brisset, Jean-Pierre. 2002. Œuvres natatoires. Dijon : Les presses du réel. Collection L’écart absolu. Format poche.

Décimo, Marc. 2001. Jean-Pierre Brisset, prince des penseurs, inventeur, grammairien et prophète. Dijon : Les presses du réel, Collection L’écart absolu.

Décimo, Marc. 2004. Marcel Duchamp mis à nu : à propos du processus créatif. Dijon : Les presses du réel, Collection L’écart absolu. Chantiers.

Décimo, Marc. 2009. L’esprit de la modernité révélé par quelques traits pataphysiques ou Le Brisset facile, Les presses du réel, Collection L’écart absolu. Format poche.

Décimo, Marc. 2017. Des fous et des hommes avant l’art brut. Dijon : Les presses du réel. Collection Les hétéroclites. Contient l’édition critique et augmentée de L’art chez les fous : le dessin, la prose, la poésie de Marcel Réja (1907), et des textes de Benjamin Pailhas, Joseph Capgras, Maurice Ducosté, Ludovic Marchand et Georges Petit.

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